Introduction

Plusieurs études philatéliques très complètes concernant le courrier des internés sur le sol français sont disponibles en ligne:

  • Les camps d'internement français en 1939-1944, Etude philatélique et historique réalisée par Michel Annet, (Association Philatélique de Rouen et Agglomération)
  • Les courriers des camps d´internement en France (1939-1945), par Henri Neimark, collection présentée sur le site de la FFAP
  • Histoire postale de la guerre civile d'Espagne, ainsi que les Compléments, par Gérard Apollaro
  • El exilo Republicano en Francia (1939-1945), par Xavier Andreu i Bartrolí, collection présentée (en Catalan) sur le site de l'AFINET
  • Réfugiés et internés civils en France en 1939-40

    Le statut des étrangers en France à la veille de la seconde guerre mondiale

    L'attitude des autorités française vis à vis des étrangers s'est considérablement durcie à la veille de la guerre, reflet des tensions croissantes en Europe.

    Le décret du 2 mai 1938 règle la police des étrangers et prévoit les modalités d'expulsion des étrangers dits indésirables. Il est complété par le décret-loi Daladier du 12 novembre 1938 relatif à la situation et à la police des étrangers prévoit les modalité d'internement ou de placement en résidence surveillée de ces étrangers indésirables.

    Ces derniers sont définis de façon assez vague, comme étant les individus moralement douteux.

    Les décrets des 2 et 14 mai dernier, qui réglementent en France la situation des étrangers, ont clairement marqué la discrimination que le Gouvernement entendait faire entre les individus moralement douteux, indignes de notre hospitalité, et la partie saine et laborieuse de la population étrangère.
    Décret-loi Daladier du 12 novembre 1938 relatif à la situation et à la police des étrangers

    La Retirada: l'afflux des réfugiés espagnols avant la seconde guerre mondiale

    L'histoire des camps en France débute avant la seconde guerre mondiale avec la défaite du camp Républicain en Espagne. Mais les camps créés en 1939 pour les réfugiés espagnols deviendront des rouages de la politique de rafle mise en place par le régime de Vichy.

    La chute de Barcelone (26 janvier 1939) et de Madrid (26 mars 1939) entraînent un afflux massif de réfugiés espagnols vers la France, soit de Républicains fuyant la répression féroce du général Franco soit de civils fuyant les zones de combats. Des solutions précaires de baraquements sont mises en place, dans un premier temps à proximité de la frontière espagnole puis dans tout le sud-ouest de la France :

    CampDescription
    Agde

    Le camp d'Agde a été ouvert en mars 1939 sur un terrain militaire désaffecté pour y accueillir des réfugiés espagnols.

    Argelès-sur-mer

    Le camp d'Argelès-sur-mer est le premier camp d'envergure construit pour accueillir les réfugiés espagnols affluant en masse en février 1939 devant l'avancée des troupes franquistes. Il est constitués de baraquements bâtis sur la plage d'Argelès par les réfugiés eux-même sous le contrôle de l'autorité militaire. Les conditions y sont déplorables (absence d'eau courante, maladies, vermine, sable) et Robert Capa a décrit en mars 1939 le camp comme un enfer sur sable. A cette date, 77 000 réfugiés s'y entassent.

    Aspres-sur-Buech

    La camp du Pont de la Dame à Aspres-sur-Buëch a été ouvert pour accueillir des réfugiés espagnols.

    Le Barcarès

    Le camp du Barcarès, constitués de baraquements sur la plage, héberge des réfugiés espagnols à partir de février 1939. En mars 1939 il compte 17 000 réfugiés.

    Bram

    Le camp de Bram (Aude) a été ouvert en février 1939 pour héberger les réfugiés Espagnol. Il était constitué de baraquements construits sur un vaste terrain de 12 hectares. Il avait un capacité de 15 000 personnes.

    Gurs

    Le camp de Gurs a ouvert en avril 1939 afin d'héberger les espagnols (hommes, femmes et enfants) de la Retirada, la fuite des populations civiles et des combattants Républicains devant l'avancée des troupes franquistes.

    Dès son ouverture, du fait de son importance, le camp de Gurs est doté d'un bureau de poste.

    D'une capacité d'environ 19 000 places, il est constitué de barraquements organisés en ilots :

  • ilots A, B, C et D : Basques
  • ilots E et F : Espagnols non basques
  • ilots G, H, I et partiellement J : Brigades Internationales (5 000 à 7 000)
  • ilots partiellement J, K, L, M : les aviateurs qui étaient des pilotes et techniciens au sol de l'aviation Républicaine.
  • Comme dans tous les camps construits à la hâte pour l'accueil des réfugiés, les conditions de vie sont déplorables : boue envahissante, conditions sanitaires précaires, prolifération des parasites et des maladies.

    Poitiers

    Barraquements construits sur la route de Limoges. 800 réfugiés au 2 février 1939.

    Prats-de-Mollo

    Situé à quelques kilomètres de la frontière espagnole, le village de Prats-de-Mollo dans les Pyrénées-Orientales voit affluer dès janvier 1939 des milliers de Réublicains espagnols et de membres de Brigades Internationales lors de la Retirada. Ces réfugiés sont arrêtés par les autorités françaises et un camp constitué de barraquements est mis en place. Mi-février, 35 000 réfugiés y sont installés, souffrant du froid et des conditions précaires. Le camp est fermés fin mars 1939.

    Rieucros-Mende

    Camp ouvert le 14 février 1939 (décret du 21 janvier 1939) pour l'accueil des réfugiés espagnols dans les dépendances du prieuré de la commune de Mende, en Lozère.

    Il accueille des Républicains espagnols, puis des femmes espagnols à partir de l'été 1939.

    Saint-Cyprien

    Le camp de Saint-Cyprien, constitués de baraquements sur la plage, héberge des réfugiés espagnols à partir de février 1939. En mars 1939 il compte 90 000 réfugiés.

    Septfonds : camp de Judes

    Le camp de Judes à Septfonds était un camp militaire dont une partie a été aménagée pour accueillir des réfugiés Espagnols.

    Dès son ouverture, du fait de son importance, le camp de Septfonds est doté d'un bureau de poste en son sein.

    Le Vernet

    Baraquements à proximité de la ville du Vernet dans l'Ariège. 13 000 réfugiés en mai 1939.

    Les conditions de vie deviennent vite effroyables : la promiscuité, l'absence de chauffage en hiver ou au contraire les baraquements surchauffés en été, l'absence d'eau courante, la boue, les parasites, les épidémies transforment ces camps en véritable enfer.

     
     
         
     
    Lettre envoyée le 29 novembre 1939 par un réfugié espagnol au camp de Septfonds (Tarn-et-Garonne) à un compatriote au camp de Gurs (Basses-Pyrénées). La lettre est affranchie au moyen du timbre surchargé "F" distribué aux réfugiés pour leurs courriers en franchise et a été contrôlée à l'arrivée au camp de Gurs (bande neutre et griffe Censure militaire).

    La prestation et les Compagnies de Travailleurs Etrangers (CTE)

         
     
    Lettre envoyée le 1er mars 1940 de Lisieux par un allemand prestataire au sein du camp n° 3. Contrôle de la commission UP dédiée au contrôle postal du courrier des prisonniers de guerre.
    Le Figaro (Paris. 1854)
    Le Figaro du 19 avril 1939
    évoque la mise en place d'unités de travailleurs au sein de camps de réfugiés espagnols
    Source: gallica.bnf.fr

    La prestation est définie par l'article 3 du décret Daladier du 12 avril 1939. Ce décret définit les conditions auxquelles les étrangers bénéficiaires du droit d'asile, en l'occurence essentiellement les réfugiés espagnols, peuvent contracter un engagement de prestation auprès d'un corps de l'armée. La terminologie Compagnie de Travailleurs Espagnols apparaît dès 1939 dans ce cadre de ce décret : le 19 octobre 1939, le président du conseil Daladier souhaite constituer, avec une partie des Espagnols qui se trouvent encore dans les camps du Sud-Ouest, un certain nombre de compagnies d’ouvriers de renforcement appelées à être utilisées dans les établissements constructeurs et poudreries (cité par Jacky Tronel http://prisons-cherche-midi-mauzac.com).

    De nombreaux espagnols sont ainsi enrôlés dans des Compagnies de Travailleurs.

    Le décret du 13 janvier 1940 étend la prestation aux ressortissant étrangers internés (notamment les Allemands). Ce décret transforme les unités de prestataires en Compagnies de Travailleurs Étrangers. Ces décrets permettent sous condition aux étrangers bénéficiant du droit d'asile en France de s'enrôler auprès de l'armée française sur la base du volontariat, étendant ainsi la prestation à des allemands anti-nazis.

    Les prestataires assurent des tâches de manutention et de terrassement militaire.

    Une liste non exhaustive des CTE a été établie par la Caisse Nationale d'Assurance Vieillesse (CNAV) en 1980 afin de faciliter la reconnaissance des droits à la retraite des travailleurs des CTE.

     

    L'internement des indésirables

    Deux catégories de personnes sont par définition moralement douteuses aux yeux des autorités françaises, et rentrent de fait dans la catégorie des indésirables: les ressortissants de pays ennemis (y compris des Allemands et Autrichiens anti-nazis réfugiés en France) , et les sympathisants communistes (Français ou étrangers, notamment Républicains espagnols) suite à la signature du pacte Germano-Soviétique le 23 août 1939

    A la logique d'accueil de réfugiés espagnols arrivants en masse aux frontières du Sud-Ouest s'ajoute donc à la déclaration de la guerre une logique d'internement des étrangers déjà présents sur le sol français.

    Une circulaire du 30 août 1939, confirmée par un décret du 1er septembre 1939, prévoit le rassemblement des étrangers masculins de 17 à 50 ans ressortissant de pays ennemis et la création de Centres de Rassemblement.

    Le décret du 14 septembre 1939 complète le précédent en appelant les hommes de 50 à 65 ans.

    Dès l'entrée en guerre de la France, des camps sont créés à travers le pays. En région parisienne, des lieux de rassemblement temporaires sont mis en place, notamment en requisitionnant des stades ou en utilisant les prisons parisiennes :

  • Stade Roland-Garros à Paris
  • Stade Yves-du-Manoir à Colombes
  • Ecuries de Maison-Laffitte
  • Prison de la Santé
  • Prison de la Petite-Roquette (femmes)
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    Carte envoyée le 16 septembre 1939 de Courbevoie (Seine) par un interné Sarrois parqué provisoirement au stade Yves-du-Manoir à Colombes. Comme de nombreux autres indésirables, l'expéditeur a ensuite été transféré vers le camp de Meslay-du-Maine en Mayenne

    Le 26 septembre 1939, le Parti Communiste Français est dissout, mettant les communistes et sympathisants hors la loi.

    Plusieurs camps sont créés ou utilisés dans le cadre de cette logique d'internement des indésirables sous les dénominations de Centre de Rassemblement des Etrangers (C.R.E), Centre de Séjour Surveillé (C.S.S) ou encore Camp de Concentration. Des dizaines de camps ont été créés, certains ne détenant que quelques internés contre des milliers pour les plus importants. La liste ci-dessous n'est pas exhaustive.

  • Camp de Rieucros à Mende (Lozère) : femmes Républicaines espagnoles, Allemandes
  • Camp de concentration du Vernet d'Ariège
  • Camp de Bellevue à Meuvaines (Calvados)
  • C.R.E de Fort-Carré à Antibes (Alpes-Maritimes)
  • Camp de Catus-Cavalier (Lot)
  • Camp des Milles (Bouches-du-Rhônes)
  • Camp de Loriol (Drôme)
  • De nombreux camps du Loir-et-Cher autour de Blois ayant en commun un grand cachet rouge Visa - contrôle postal des étrangers
  • Blois-Silo
  • Marolles
  • Villerbon
  • Villemallard
  • Villebaron (camp de Francillon)
  • Camp de Bassens (Gironde)
  • Camp de Chambaran (Isère)
  • Camp d'internement de Guelantain à Mayenne (Mayenne)
  • C.R.E de Saint-Just-en-Chaussée (Oise)
  • C.S.S du Fort-Brulé à Asnières-lès-Dijon (Côte d'Or)
  • C.R.E du château de Vernuche à Varennes-Vauzelles à côté de Nevers (Nièvre)
  • C.S.S de Saint-Martin-du-Ré sur l'île-de-Ré (Charentes-Maritimes)
  • Camp de Meslay du Maine (Mayenne)
  • C.R.E de Pont-à-Mousson (Meurthe et Moselle)
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    Carte envoyée le 20 novembre 1939 d'Eymoutiers (Haute-Vienne) à destination d'un interné au centre de rassemblement des étrangers (C.R.E) de Villerbon (Loir-et-Cher). Le cachet rouge de contrôle Visa - Contrôle Postal des Etrangers est commun a plusieurs camps du Loir-et-Cher : une commission commune réceptionnait et contrôlait peut-être l'ensemble du courrier des internés de la région de Blois.
     
     
         
     
    Lettre envoyée le 19 mars 1940 par un interné du Centre de Rassemblement des Etrangers de Loriol (Drôme) à destination de la Suisse. Le cachet Contrôlé au Départ rouge et le cachet 146e R.R. CENTRE RASST ETRANGERS - Le Commandant du Centre ont été apposés au camp.
     
     
     
     
    Lettre envoyée le 17 octobre 1939 des USA à destination d'une femme domiciliée à Nice et ayant entre-temps été internée au centre de rassemblement des étrangers (C.R.E) du Fort-Carré à Antibes.
     
     
         
     
    Carte envoyée le 13 juin 1940 de Villers-lès-Pots (Côte-d'Or) à destination d'un interné au centre de séjour surveillé (C.S.S) du Fort-Brulé à Asnières-lès-Dijon (Côte-d'Or).
     

    Les dépôt d'internés civils non prestataires

    Par opposition aux étrangers intégrés dans les rangs de l'armée comme prestataires au sein des Compagnies de Travailleurs Etrangers (CTE), les civils non prestataires sur le sol français restent internés au sein de camps.

    (*) cité dans Lettres des internés du Camp des Milles 1939-1942, par Guy Marchot, p.50-51

    La catégorie des civils non prestataires est définie dans l'instruction n° 6168 1/EMA du 15 mars 1940 (*)

    Des dépôts militaires dédiés au regroupement des internés civils non prestataires sont désignés dans l'instruction du 29 mars 1940 de l'EMA 1er bureau n° 7488 (*). Cette instruction en recense six, mais il en existe davantage, et la liste ci-dessous n'est sans doute pas exhaustive:

  • D4 IC : Damigny (Orne)
  • C5 IC : Cépoy (Loiret)
  • K8 IC : Montbard (Côte d'Or)
  • B18 IC : Bassens (Gironde)
  • A20 IC : Mirecourt (Vosges)
  • B20 IC : Neufchâteau (Vosges)
  • A14 IC : Loriol (Drôme)
  • A15 IC : Les Milles et Lambesc(Bouches-du-Rhône)
  • La première lettre est l'indicateur du dépôt et le chiffre qui suit indique la région militaire dans laquelle se trouve le dépôt.

    Les internés civils non prestataires sont assimilés à des prisonniers de guerre. Leur courrier est contrôlé par la commission UP de Paris, dédiée au courrier des prisonniers de guerre, et les courriers transitent par le bureau de poste Paris-centralisateur.

     
     
         
     
     
     
    Lettre envoyée le 30 mai 1940 du consulat général d'Haïti au Havre à destination d'un allemand interné civil au camp C5IC de Cépoy dans le Loiret. Le courrier est contrôlé par la commission UP qui a apposé un très rare cachet "acheminer d'urgence - commission UP". Le courrier concerne l'obtention d'un visa pour Haïti. Les internés avaient en effet la possibilité, après passage devant d'une commission dite de criblage, de quitter la France pour un pays allié ou non-belligérant.


    14 Mai 1940 : la deuxième vague d'internement d'indésirables


    Le Matin du 14 mai 1940 : communiqué appelant les hommes et femmes allemands à se rendre au stade Buffalo et au vélodrome d'hiver.
    Source: gallica.bnf.fr

    Après des mois de Drôle de Guerre, l'offensive allemande est lancée le 10 mai 1940. La crainte d'une cinquième colonne, autrement dit des ennemis infiltrés au sein de la population, conduit à une deuxième vague d'internement des ressortissants allemands (y compris Sarrois et Dantzikois), autrichiens et apatrides d'origine allemande. Un communiqué du 14 mai 1940 appelle ces ressortissants hommes et femmes de 17 à 55 ans à rejoindre un camp d'internement. La population visée en mai 1940 est plus large qu'en septembre 1939 où seuls les hommes étaient concernés, dans un premier temps jusqu'à 50 ans puis jusqu'à 65 ans).

    En région parisienne (département de la Seine), les hommes concernés par les avis diffusés via la presse et les affiches doivent se rendre le 14 mai 1940 au Stade Buffalo à Montrouge (un compte-rendu de l'arrivée des internés au stade Buffalo est paru dans le Figaro du 15 mai 1940 sous le titre Le rassemblement au stade Buffalo des ressortissants allemands.) tandis que les femmes devaient se regrouper le 15 mai 1940 au Stade du Vélodrome d'Hiver (Vél d'Hiv) à Paris 15ème arrondissement (un article du Matin du 24 mai 1940 évoque le vélodrome d'Hiver, devenu un vaste camp de concentration).

    Le 29 mai 1940, les hommes de 50 à 65 ans sont à leur tour appelés.

    C'est ainsi que des hommes internés en septembre 1939 et relachés après leur passage devant la commission de criblage mais toujours sur le sol français ont de nouveau été internés.

    L'évacuation des internés devant l'avancée allemande et l'armistice

    Devant l'avancée des troupes allemandes, les prisonniers de droit commun et les internés du nord et de l'est de la France sont évacués, le plus souvent à marche forcée, vers les camps du sud.

    Les internés viennent ainsi grossir les effectifs de camps tels que Gurs, les Milles, Rivesaltes qui s'avéreront être des pièges mortels pour nombres d'entre eux sous le régime de Vichy. En effets les internés sont bien souvent soit des antinazis (parfois apatrides déchus de leur nationalité par le régime nazi) recherchés par les autorités nazies, soit des juifs livrés par les autorités de Vichy et déportés.

    L'article 19 de la convention d'armistice du 22 juin 1940 prévoit explicitement la remise aux autorités allemandes des civils internés.


    Vers l'internement administratif sous le régime de Vichy.